Une mission nationale de cinq ans pour reconstruire l’État haïtien.
OPINION | Par Stanley Stlouis
Depuis trop longtemps, Haïti traverse une succession de crises politiques, sécuritaires, économiques et institutionnelles. Les dirigeants se succèdent, les promesses se multiplient, mais les problèmes fondamentaux du pays demeurent.
Chaque nouvelle crise entraîne de nouvelles négociations politiques, de nouveaux arrangements et de nouvelles promesses. Pourtant, la population continue de subir l’insécurité, la pauvreté, l’affaiblissement des institutions et l’absence de perspectives.
Face à cette réalité, je propose que nous changions de méthode.
Je propose une mission nationale de redressement et de refondation d’Haïti, d’une durée de cinq ans, confiée à trois personnalités indépendantes, avec des objectifs précis et une obligation de résultats.
Il ne s’agit pas simplement de remplacer un dirigeant par un autre. Il s’agit de reconstruire l’État haïtien pour permettre au pays de retrouver sa sécurité, sa stabilité et sa capacité à fonctionner.
1. Pourquoi une mission de cinq ans ?
Je tiens d’abord à clarifier un point essentiel : je ne propose pas une simple transition politique.
Je propose une véritable mission nationale de reconstruction de l’État.
Les problèmes d’Haïti sont trop nombreux, trop profonds et trop anciens pour être résolus uniquement par un changement de gouvernement ou quelques mois de gestion provisoire.
Notre pays fait face à des défis majeurs : l’insécurité, la corruption, l’impunité, l’affaiblissement de la justice, la défaillance des institutions, le chômage, les difficultés économiques et la détérioration des services publics.
Rétablir la sécurité ne suffira pas. Il faudra également reconstruire les institutions, réorganiser l’administration publique, renforcer la justice, restaurer la confiance des citoyens et créer les conditions d’une véritable relance nationale.
C’est pourquoi je propose une période de cinq ans.
Cette durée ne constituerait pas un privilège accordé à trois dirigeants, mais un délai de travail consacré à la reconstruction du pays.
Chaque année devrait correspondre à des objectifs précis, des résultats mesurables et une évaluation publique.
La durée de cinq ans serait un maximum non renouvelable. Elle ne pourrait servir de justification à une prolongation du pouvoir.
Mon objectif n’est pas simplement de préparer de nouvelles élections, mais de contribuer à reconstruire un État capable de fonctionner avant, pendant et après ces élections.
2. Trois personnalités indépendantes pour diriger cette mission
Ma proposition consiste à confier cette mission à trois personnalités haïtiennes : deux hommes et une femme, reconnus pour leur intégrité, leur compétence, leur patriotisme et leur sens des responsabilités.
Ces personnes ne devraient appartenir à aucun parti politique ni être engagées dans des activités partisanes.
Elles devraient également présenter des garanties sérieuses d’indépendance vis-à-vis des groupes économiques, politiques ou autres intérêts susceptibles de compromettre leur mission.
Leur responsabilité serait de servir exclusivement l’intérêt national.
Mais une question essentielle se pose : qui choisirait ces trois personnalités ?
3. Une désignation fondée sur une large concertation nationale
Je propose que le processus de sélection repose sur une large participation des différentes composantes de la société haïtienne.
Cette concertation devrait réunir notamment :
- Les organisations de la société civile.
- Les universités publiques et privées.
- Les représentants du monde judiciaire, notamment de la Cour de cassation, dans le respect de leurs attributions légales.
- Les organisations professionnelles et syndicales.
- Les organisations de femmes et de jeunes.
- Les représentants du secteur économique.
- Les organisations paysannes.
- Les représentants des différents départements géographiques.
- Les organisations communautaires et religieuses.
- Des représentants de la diaspora haïtienne.
L’objectif serait de donner aux différentes couches sociales la possibilité de participer au choix des personnes appelées à conduire cette mission nationale.
Les candidatures devraient être publiques et examinées selon des critères connus à l’avance.
Un mécanisme transparent de sélection devrait être établi, avec des règles claires concernant la représentation, la vérification des candidatures et la décision finale.
Le cadre juridique de ce mécanisme devrait être défini et validé avant toute désignation.
Aucun parti politique, aucun groupe économique et aucune organisation ne devrait pouvoir imposer seul ses candidats au peuple haïtien.
Cette mission devrait être fondée sur une démarche nationale inclusive, respectueuse de la souveraineté populaire et des principes démocratiques.
4. Première priorité : rétablir la sécurité nationale
Aucun pays ne peut se reconstruire lorsque sa population vit quotidiennement dans la peur.
La sécurité devrait donc constituer la première priorité de cette mission.
Cela impliquerait notamment :
- Le démantèlement des groupes armés dans le respect du droit.
- La reprise du contrôle des routes et des territoires occupés.
- Le renforcement et la professionnalisation de la Police nationale d’Haïti.
- La lutte contre les réseaux de corruption et de financement des groupes criminels.
- Le rétablissement du fonctionnement des tribunaux.
- La protection des populations civiles.
- Le retour volontaire et sécurisé des familles déplacées dans leurs communautés.
La restauration de l’autorité de l’État devrait s’accompagner de mesures de protection des droits humains et d’un renforcement de la justice.
Il ne suffira pas de reprendre le contrôle des territoires. Il faudra faire en sorte que les institutions publiques puissent y fonctionner durablement.
Sans sécurité, il ne peut y avoir ni liberté véritable, ni investissements durables, ni développement national.
5. Reconstruire les institutions et les services publics
La reconstruction d’Haïti ne peut pas se limiter aux opérations de sécurité.
Il faudra également rétablir le fonctionnement normal des institutions et des services essentiels.
Cela signifie notamment :
- Réorganiser et moderniser l’administration publique.
- Renforcer la justice et lutter contre l’impunité.
- Améliorer l’accès aux soins de santé.
- Réhabiliter les infrastructures scolaires.
- Favoriser la création d’emplois et les investissements productifs.
- Soutenir l’agriculture et les petites entreprises.
- Renforcer les collectivités territoriales.
- Améliorer la transparence dans la gestion des finances publiques.
La population doit pouvoir constater les résultats de cette mission dans sa vie quotidienne.
Reconstruire l’État signifie aussi rendre les services publics accessibles aux citoyens, indépendamment de leur situation économique ou de leur lieu de résidence.
6. Une réforme constitutionnelle adaptée aux réalités haïtiennes
Une commission indépendante composée d’universitaires, de constitutionnalistes, de juristes et d’autres spécialistes devrait être chargée d’étudier les réformes institutionnelles et constitutionnelles nécessaires.
Cette commission aurait pour mission d’examiner les faiblesses du système actuel et de proposer des solutions adaptées aux réalités nationales.
Les discussions devraient porter notamment sur :
- L’équilibre entre les pouvoirs.
- Le fonctionnement de l’exécutif et du Parlement.
- L’indépendance de la justice.
- La responsabilité des dirigeants.
- Le fonctionnement des institutions électorales.
- Les mécanismes permettant d’éviter les blocages institutionnels.
La population devrait être associée à cette réflexion à travers des consultations nationales.
Toute réforme constitutionnelle devrait être conduite dans un cadre juridiquement valable, transparent et démocratiquement légitime.
L’objectif n’est pas de créer une Constitution au service de quelques dirigeants, mais de consolider des institutions capables de servir plusieurs générations.
7. Des élections générales au cours de la cinquième année
La cinquième année serait consacrée à l’organisation des élections générales et au transfert du pouvoir aux autorités démocratiquement élues.
Toutefois, la préparation du processus électoral devrait commencer dès le début de la mission.
Le rétablissement de la sécurité, le fonctionnement des institutions électorales, l’inscription des électeurs et les autres préparatifs nécessaires devraient avancer progressivement.
Les élections devraient être organisées dans des conditions permettant aux citoyens de voter librement, en sécurité et sans intimidation.
À la fin des cinq années, les trois responsables remettraient le pouvoir aux autorités démocratiquement élues.
Aucune prolongation de leur mandat ne devrait être autorisée.
Les trois personnalités devraient également s’engager à ne pas être candidates aux élections organisées à l’issue de leur mission.
8. Une obligation de transparence et de résultats
Cette mission ne devrait pas devenir un nouveau système permettant à quelques personnes de profiter du pouvoir.
Elle devrait être soumise à des mécanismes indépendants de contrôle.
Je propose notamment :
- Des objectifs annuels rendus publics.
- Une évaluation des résultats tous les trois mois.
- Des audits réguliers des finances publiques.
- Une obligation de déclaration de patrimoine pour les responsables.
- Des mécanismes légaux permettant d’enquêter sur les abus et la corruption.
- Une communication régulière avec la population sur les progrès et les difficultés.
Il ne faudrait pas attendre cinq ans pour découvrir que les objectifs n’ont pas été atteints.
Le peuple haïtien devrait pouvoir suivre les résultats de cette mission et demander des comptes à ceux qui en assument la responsabilité.
Ma conviction : reconstruire l’État avant tout
Je suis convaincu qu’Haïti ne sortira pas durablement de cette crise simplement en remplaçant un dirigeant par un autre.
Nous devons changer notre manière de gouverner, de planifier et de construire nos institutions.
Depuis trop longtemps, notre pays cherche des solutions politiques immédiates à des problèmes qui nécessitent un véritable travail de reconstruction nationale.
Je ne prétends pas que cette proposition constitue une solution miracle.
Elle mérite d’être discutée, améliorée et examinée à la lumière des exigences démocratiques et constitutionnelles de notre pays.
Mais nous devons avoir le courage d’envisager d’autres méthodes.
Le peuple haïtien a suffisamment attendu.
Je ne propose pas cinq ans pour partager le pouvoir. Je propose cinq ans pour reconstruire l’État.
Et vous, seriez-vous favorable à une mission nationale de cinq ans confiée à trois personnalités indépendantes, choisies dans le cadre d’une large concertation nationale, pour remettre Haïti sur pied ?
Stanley Stlouis
Opinion personnelle — Réflexion sur l’avenir d’Haïti.
Note éditoriale : Cette tribune exprime exclusivement l’opinion de son auteur. Elle présente une proposition personnelle qui n’a pas été adoptée par les autorités haïtiennes.



